Un soir d'ivresse comme un autre, j'avais croisé une souris dans un bar prison, un bouge à marins d'eau anisée, en pleine terre. Une souris? oui, une souris, merci Boris, une vraie belle petite créature, pas que du point de vue de son petit cul, qu'elle avait joli, mais aussi de la répartie, juste ce qu'il faut. Pas trop de mots inutiles, pas de jacasseries de midinette, mais des syllabes qui vous envoie un lourd par terre, qui n'a plus qu'à attendre les dernirèes gorgées de sa bière pour le remettre d'aplomb.
Elle avait du me prendre au mot, quand je lui avais dit que j'écrivais des trucs pour me faire passer le temps. Des trucs de mes tripes. Je sais pas pourquoi j'avais envie qu'elle me voie comme ça. Elle avait l'air de pas mentir, je voulais pas lui mentir non plus. Je fuyais l'ennui, elle aussi je suppose. J'avais que du vrai à lui donner. Je courais, je buvais, je dansais, je tapais dans une balle ou un ballon, je voulais me baigner nu, je cherchais sérieusement à délirer, à laisser aller mon esprit et mon corps, pas que sous l'effet ethylique ou pour rattrapper quoi que ce soit, ni pour me sentir drôle. Qu'il pleuve, je m'en balançais pas mal, même la pluie me donnait l'impression de découvrir quelque chose de différent. J'en avais marre de profiter des écrins, fallait que je sente l'eau et le froid me fouetter et me faire greloter.
Je crois que cette souris avait compris. Sitôt qu'elle pouvait, elle sortait une despé du frais, m'arrachait quelques lignes, et puis je lui disais "j'ai envie de toi", elle s'accrochait à mon cou, elle glissait sa main sous mon sweat shirt et plus bas. Elle avait vu mes tripes, je n'avais rien à lui cacher. Tout ça, sans compter. Deux, cinq, dix fois par semaine, jusqu'à l'épuisement total. Le nombre, c'est la statistique froide, on s'en fout. C'était n'importe quand en fait. L'important c'était d'arriver à ne plus penser. De suivre l'instinct, l'envie, de braver l'interdit. D'un baiser volé, d'une main discrète dans les cheveux, d'une rencontre folle des fluides à 3h ou 10h du matin. Caline, sauvage, au milieu des gris ou à l'abris des regards.
J'aurai vécu mille ans comme ça, ou dix secondes, c'était pareil.
Quand je pense à elle, se déhanchant au rythme de basses, ses reins suivant les saccades des vibrations, ça me remontait du ventre vers la poitrine et ça redescendait vers le ventre. Ca me fait toujours ça quand je vois ses fesses qui se dessinent sous ses petits hauts translucides.
La voilà qui est assise sur la méridienne, les pieds nus, du verni rose sur les ongles des petits boutons. Il ne faudrait qu'elle les remue trop longtemps pour que l'envie me prenne de les ramener vers ma bouche et de les sucer avidemment. De saisir ses chevilles et de lui embrasser le dessus des pieds.
Et puis, je ne sais pas. On était en train de plonger dans la retenue, vous savez ce truc qui fait que plus vous vous connaissez, moins vous osez. Et c'est rien de le dire qu'elle me connaissait sur toutes les coutures. Que ne peut-on montrer de plus que la tête dans la cuvette en train de vomir tripes et boyaux, que se faire lutiner l'entre-jambe à la dérobée au milieu des fougère ou dans une chambre d'ami, alors qu'on vous prépare un gueuleton à moins de cind mètres de là, qu'un océan de larmes, que vos fesses trop flasques pour vraiment faire rêver une souris, la vraie réalité d'une tête bouffie au réveil, la première fois où tu te montres à nu, avec tes poils partout, ta queue à peine dans la moyenne, tes petits seins, tes bras trop fins, tes odeurs, tes craintes, tes lubbies, tes rêves, tes traumas, toi comme tu es, moi comme je suis.
On aime tellement qu'on n'ose plus pour ne pas décevoir. C'est le pire, c'est le paradoxe, alors qu'en osant n'importe quoi dès le début, on laissait penser que tout était possible, qu'on allait découvrir ce qu'on aurait jamais imaginé pour soi-même, pour deux. On aime tellement qu'on risque l'ennui comme on risquait de le fuir.
J'étais parti comme ça avec ma souris, j'en venais à me demander ce qu'elle allait penser de moi, sans doute faisait-elle pareil, sinon ça n'aurait pas marché. L'un des deux aurait abandonné l'autre comme on laisse un pistil de pissenlit sec qui aurait perdu tous ses parachutes. Sinon, faut pas avoir peur de sauter, replier la toile, remonter dans le coucou et remettre ça. Pour ça, faut se dire qu'après on aura vraiment plus rien à montrer à personne, et faire en sorte que ça ne soit jamais vrai.
Il faut qu'une souris ne laisse jamais un mec trouver une raison de se sentir vivant devant la télé, une grille de paris ou une bouteille. Et vice-versa. A moins d'être nécrophile, ce qui contredit les lignes du-dessus.
Tout ça pour dire qu'on était parti pour être dans la moyenne avec ma souris, même un peu haute, ça restait une moyenne. La version basse, c'est le pissenlit de décoration ; la version très basse, c'est pissenlit au bord de la route.
Quand on commence à patauger dans cette fange, on se raccroche à la merde : le travail, les bibelots, la pub, même les romans, tout est bon pour tromper l'ennui. Et se dire que ça se remplit doucement. Je m'en foutais pas mal de ces conneries quand elle dormait habillée sur mon dessus de lit, en attendant de voir si j'allais faire valser ses jolies petites bottes aiguilles en travers de la chambre. La peinture tombait en lambeaux, y'avait du orange et du marron partout, c'était humide, glacé ou étouffant, selon les jours, et au fond de tes yeux, on sentait que les fleurs auraient passé un sale quart d'heure si on avait décidé de le faire au milieu d'un champ de paquerettes ou de coquelicots. Les colonnes doriques les Vermeer, les Ronsard, ça aurait été pareil. La poésie ça aurait été ça, deux corps complètement lachés dans une débauche de furie charnelle jusqu'à plus soif. Pas vraiment la délicate description d'une pluie de pétales irisées par les rayons dardant du soir couchant.
La poésie, créer du vivant au milieu des gris dormant, une caresse soyeuse, un souffle court étouffé d'une main pour ne pas réveiller les gris pendant que l'autre s'épuise sous le triangle sombre et luisant. Deux corps nus, enlacés, deux sexes réunis sous l'éclairage tamisé d'une fenêtre à l'abri d'aucun regard, sans décor, sans voile, un échange abrupt de sens et de fluides.
Là, faut sublimer, faut dépasser le réel. Le petit nid d'amour, c'est plus n'importe où. La beauté est dans le catalogue, sur papier glacé, en tons pastels ou fuschias. La tasse blanche, pas ébréchée, le café noir, la goutte qui saute gracieusement et qui retombe en nectar.
Alors j'ai dit à ma souris que je voulais dormir nu, écrire des phrases sans queue ni tête, la violer du regard dans une petite robe blanche avec juste une ligne de tissu sur ses fesses, mordiller ses orteils vernis, avoir envie de faire craquer ses dessous satiné pour la retrouver, tisser une couverture de chanvre brut au dessus de sa tête, faire glisser ses doigts sur l'écorce, reprendre mon souffle. Qu'il n'y ait pas de plages médusées réservées sur l'agenda, que je ne sois pas prévenu, qu'elle ne le sache pas non plus, pour une seconde, une heure, le temps d'un sablier de soupirs.