L'aube des enfants heureux

Le vieux mage alluma une bougie et la posa devant sa fenêtre.
La nuit tombait sur les sapins dans leur manteau de neige. Il effleura le pétale de l'un de ses inombrables rosiers blancs. C'était ses préférés. Il y avait pourtant dans sa petite hutte et devant, sous la serre des fleurs venues de toutes les contrées. Le givre irisait le verre d'où perçait la lumière pendant les courtes heures du jour.
Bientôt le rose du ciel pâlit encore davantage. L'obscurité reprendrait bientôt toute la place du ciel. En quelques instants les pétales se refermèrent tout autour de lui, en dernier hommage à la lune.
Il couvrit ses épaules d'un vieux châle de laine. S'assit près de l'âtre au fond de la petite pièce qui lui servait de logis. Comme chaque soir, ses yeux scrutèrent l'ephygie de bois qui ornait le manteau de la cheminée. Ses paupières se fermèrent lentement et il s'assoupit.
Le froid du soleil levant le réveilla. La braise du foyer poussait son dernier soupir. Il se leva, se dirigea vers la petite porte en bois qu'il poussa lentement et pris deux poignées de neige dans le creux de ses mains pour emplir un récipient de cuivre qu'il posa près du feu. Il revint prendre quelques morceaux de bois qu'un avant toit de chaume protégeait. Il les posa délicatement sur les cendres chaudes et souffla doucement. Sous l'effet du vent qu'il créait, les bris de charbon reprirent vie lentement. Il se releva et jeta un bref regard par la petite fenêtre. Qu'y-avait-il à attendre de plus que la veille si ce n'est la même étendue blanche qui emplit son pays et laisse stérile tout ce que sa pauvre cahute ne peut abriter. Les mêmes paysages, les mêmes images depuis si longtemps. Seule l'éphygie de bois pouvait lui rappeler l'existence, jadis, de l'un de ses congénères. L'une en fait.
Rien d'autre que la réalité qui l'entoure et qui se résume à des gouttes d'eau aux premières lueurs du matin, entre ses doigts rabougris. Alors les les premiers rayons réveillent de leur douce chaleur les bouquets de son passé. Que les volutes embelissent son univers.
Et pourtant, une tache retint son attention. A l'orée, à quelques orées, une petite tache rouge dans l'aurore immaculée. Impossible. Improbable et pourtant.
Le mage écarquilla les yeux tant il pensait avoir la berlue. Il n'avait rien vu de tel depuis combien de lunes. Sa mémoire même n'avait trace d'un tel évènement.
Il se couvrit et chaussa de gros bas de peau. Comme le matin naissait à peine, il prit soins d'accrocher une lanterne au bout d'un bâton. Il se dirigea à petits pas vers la tache qui se dressait fièrement sur l'étendue de neige. A mesure qu'il approchait il distinguait une fleur, une fleur d'un rouge flamboyant. Son coeur battait la chamade comme ses pas traçait un sentier sale dans l'océan de coton glacé. Il sentit un nouveau souffle en lui et accéléra tant qu'il pu.
A quelques mètres, quelques traces de plus, il pourrait s'en saisir et la rapporter dans la serre. Un bijou inestimable dans sa joaillerie de pétales. Quand soudain, son coeur se serra, son corps se figea. Au pied du trésor écarlate, un corps à demi-nu. De son bras blessé, un filet de sang coule sur la neige jusqu'au pied de la rose. Une fée, les ailes déchirées, le coeur à vif, comme rongé. Presque translucide et gelé.
Le vieux mage releva la fée avec précaution, la pris doucement dans ses bras et la conduisit avec toutes ses forces vers la hutte tandis que la rose fanait.
Il l'allongea près du feu mais les braises ne tiendraient pas longtemps. Il sortit chercher du bois et revint alimenter le foyer d'un fagot.
Comme la chaleur reprenait, le mage plaça le corps de la fée un peu plus en retrait. Bientôt de ses ailes glissèrent des gouttes d'eau. Mais sa peau demeurait terne et grise. Il prit son coeur au coeur de ses mains pour que la glace fonde dans ses paumes.
Lui qui avait vu tant de fleurs, lui qui avait ramené des contrées les plus lointaines toutes sortes de plantes, se trouvait désemparé devant un être aussi fragile. D'où pouvait bien venir cette fée ?
Il sentit petit à petit le coeur se réchauffer. La glace fondait lentement et le froid lui brûlait la peau. Pourtant il ne voulait pas retirer ses mains, attendant impatiemment de sentir les battements du coeur à nouveau. Au creux de ses paumes, il percevait des petits à-coups, et l'eau faiasait maintenant des reflets rose sous ses yeux. Elle allait reprendre vie.
Le corps de la fée tressaillit quand le sang repris un flux dans son coeur. Il la posa délicatement sur une pelisse et dirigea immédiatement ses mains devrant l'âtre.
Toujours blême, la fée était étendue au pied de la cheminée. Le mage lui fit boire un peu de bouillon chaud et s'assit près d'elle.
Les heures passaient et le souffle faible de la fée n'annonçait pas de rétablissement. Il ne voulait pas dormir, guettant le moindre signe de vie, guettant le moindre bruissement d'aile. Mais la fée restait inerte devant les flammes.
Deux nuits sans lunes passèrent. Et la fée semblait toujours en proie à un hiver sans fin. Comme les fleurs aatendant un improbable printemps et resistent malgré tout au cycle de la saison morte.
Le mage songeait. Songeait à la rose. Cette magnifique erreur de la nature qui avait poussé au ruisseau du corps sans vie. Alors le mage se prit d'une idée aussi folle que le désespoir pouvait le pousser à imaginer.
Il alla dans la serre et prit les plus belles fleurs que les quelques heures du jour portaient à s'embellir de mille couleur et fit autour de la fée un arc-en-ciel de tiges et de pétales multicolores. La chaleur les fânait mais il revenait encore et encore à la serre pour inonder de couleurs l'horizon artificiel de la fée. Sa peau se dorait et rougissait sous le reflet des fleurs.
S'il avait su le mal qui l'avait rongée, sans doute trouverait-il l'elixir ou le remède. Mais toute sa science était stérile.
Le mage examina avec attention ses plaies. La plaie. Béante. Celle des chairs déchirées qui laissaient voir son coeur. Il observa les lambeaux.
Il saisit un grimoire, et feuilleta les pages doucement. Ses yeux derrière de petites lunettes de verre fin parcourait les lignes et les illustrations. En quête. En quête d'une quelconque ressemblance. D'un mal qui serait le sien. Ses doigts glissaient sur les pages brutes de papier rugueux. Dans ses pupilles, à lumière d'une chandelle, se reflétaient les créatures les plus ignobles. Même celles dont l'apparence était presque humaine cachaient au plus profond d'elles l'horreur la plus abjecte.
Son regard se figea sur une illustration qui ressemblait en tout point à la fée qui se tenait près de lui. Une plaie béante sur le côté, le tronc à demi dévoré. Le coeur à vif. Les plaies grandes ouvertes sur les bras. L'illustration était si réelle que le même effroi se dessinait sur les traits du visage gravé dans le papier.
Nécrophage. Un nécrophage un peu trop pressé. Qui l'avait cru morte sans doute. Mais comment était-elle arrivée là ?
Ces découvertes ne l'avaient amenées que devant une forêt bien plus sombre encore. Le nécrophage ne l'avaient pas achevée.
Et l'antidote. Ses yeux glissèrent lentement jusqu'au bas de la page. Il était là.
Le mage revint dans la serre. Pris un rameau rouge. S'approcha de la fée gisant et greffa un peu d'espoir sur son coeur.

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